Entre chroniqueurs

La mère de toutes les ornières du Mont-Orford

Réplique à Luc Larochelle et sa chronique du 27 mai 2010
samedi 5 juin 2010 par Hubert Simard

Le contexte

Cette chronique répond à celle de Luc Larochelle : De chaque côté des ornières, La Tribune, p. 6, 2010-05-27. Le contexte est celui de l’adoption de la Loi 90, le 25 mai. Cette loi consacre la réintégration des 459 hectares du Mont-Orford à l’intérieur du parc national.

La mère de toutes les ornières du Mont-Orford

JPEG - 14.1 ko
Ornières : (Illuminations 1873)
Rimbaud expliqué

J’avais un doute sur le mot juste : « ornières » ou « oeillères ». Tout compte fait, je préfère votre choix du mot « ornières », ne serait-ce que pour la découverte du poème de Rimbaud. L’oeillère, au sens figuré, exprime un jugement catégorique. On y a recours pour camoufler un mot dur : borné. Parions que le président de l’Assemblée nationale accepte une invitation à enlever ses oeillères tandis qu’il prie le député délinquant de retirer le qualificatif « borné ». L’ornière, quant à elle, est une borne évolutive creusée par le passage de véhicules sur un chemin. Il y a là un travail collectif auquel la société participe. On suit une ornière par routine. Il faut un effort pour en sortir.

Je crains l’approfondissement d’une ornière à la suite de votre chronique « De chaque côté des ornières ». Par contre je suis entièrement d’accord avec votre conclusion : « Le parc du Mont-Orford est précieux. Maintenant qu’il est sauvé, pourrions-nous enlever nos ornières ? Il y a tellement plus à protéger ».

Si j’ai bien compris, il y a, d’un côté, une ornière creusée par la coalition SOS Parc Orford, dont l’intransigeance dans la protection du parc pourrait être la cause de pertes économiques associées à la fermeture de la station touristique.

De l’autre côté, l’ornière est de nature bureaucratique et politique. Les fonctionnaires ont beaucoup de difficulté à gérer des vocations contradictoires sur un même territoire : la conservation du milieu naturel et la récréation intensive. En 2006, le gouvernement Charest a retenu la solution de la privatisation des terres de la station touristique, source de la crise nationale.

Entre ces deux ornières vous voyez un terrain solide qui aurait permis la conservation des acquis économiques et de l’essentiel du milieu naturel avec l’autorisation de développement des 80 hectares au bas des pentes.

Je crois que ce terrain solide que vous évoquez est fondé, en réalité, sur la mère de toutes les ornières du Mont-Orford, d’autant plus profonde que beaucoup de personnes continuent de la creuser.

Le parc national du Mont-Orford a longtemps été considéré comme le lieu privilégié de développement de l’industrie récréotouristique de la région Magog-Orford. L’environnement naturel était apprécié pour sa capacité à valoriser une gamme d’activités récréatives commerciales ou non, impliquant une utilisation plus ou moins intensive du territoire. C’était tellement bien intégré à la planification du territoire que le schéma d’aménagement de la MRC de Memphrémagog [1]ne fait aucune mention du parc national du Mont-Orford et de sa mission de conservation du milieu naturel.

Les temps ont changé. On a tellement consommé nos ressources naturelles et développé le territoire national que des nouvelles priorités sont apparues pour sortir des ornières environnementales creusées depuis des générations. La vocation des parcs nationaux a été inversée. Les activités de récréation sont maintenant subordonnées à la vocation principale de conservation.

JPEG - 18.5 ko
Pentes du Mont-Orford
Yves Tremblay, Photohelico.com

C’est difficile pour les élites économiques et politiques de sortir de l’ornière en se faisant bousculer par des groupes de pression qui ont su donner du souffle au sentiment populaire de perte d’un patrimoine naturel. Au lieu de travailler dans le sens des valeurs émergentes, on s’accroche à des projets dépassés. On se bat pour des liens mécaniques dans une sorte de pensée magique de retour aux belles années où la station de ski était le phare de la renommée de Magog-Orford. L’ornière est tellement bien inscrite dans le paysage du Mont-Orford.

J’adhère entièrement à votre appel « à enlever nos ornières » même si je ne les vois pas nécessairement au même endroit que vous. J’ai hâte au jour où on cessera de considérer la saga du Mont-Orford comme une page sombre de l’histoire de la région. Je l’ai vécue comme un mouvement extraordinaire d’expression de l’attachement et de la reconnaissance de la valeur authentique de cette région. Il y a là, j’en suis convaincu, les fondements d’une nouvelle vision de l’économie touristique de la région où la conservation du territoire sera au coeur d’un développement durable. Comme vous dites, « Il y a tellement plus à protéger ».

Enfin, ne vous découragez pas, je vous en prie, la saga du Mont-Orford se poursuivra jusqu’à la fin des temps. Elle raconte notre relation avec ce territoire qui demeurera une de nos plus grandes richesses tant que nous ne l’aurons pas consommé. Le Mont-Orford est le Mont-Royal des Cantons-de-l’Est et son histoire est encore jeune. J’espère pouvoir en témoigner jusqu’au 100e anniversaire du parc national du Mont-Orford, en 2038.

[1Version 1999. Cela a permis une modification au schéma d’aménagement pour autoriser le développement immobilier sur le territoire du parc. La révision en cours propose de corriger cette lacune.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 627 / 73913

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Chronique   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.0 + AHUNTSIC

Creative Commons License